Tribune de David Bertolotti, Ambassadeur de France en Jordanie

Amman par l’un de ses habitants

Tribune de David Bertolotti, Ambassadeur de France en Jordanie

Les guides touristiques ne consacrent que quelques paragraphes à Amman, vue seulement comme une brève étape avant de visiter les célèbres merveilles de la Jordanie ou de reprendre l’avion. Amman est une ville malaimée qui ne semble rien à avoir à offrir d’aussi séduisant et immédiat que ses voisines Beyrouth, Le Caire, Jérusalem ou encore Damas.

Pourtant, j’aime cette ville. A la différence du touriste de passage, j’ai appris, au cours de mes trois années passées ici, à la découvrir et à la comprendre, que ce soit en tant que simple habitant ou en tant qu’ambassadeur d’un pays qui veut contribuer aux côtés des autorités et des habitants à la Amman d’aujourd’hui et de demain.
Certes, les défis sont nombreux et justifient une partie des critiques que j’entends de la part des habitants. Le « Bus rapide » illustre peut-être cette désillusion des Ammanites dans le développement de leur ville. Les questionnements, les doutes, voire les moqueries sont compréhensibles mais ils ne doivent pas occulter les objectifs et les bénéfices à attendre de cet important projet d’aménagement urbain. Car il s’agit bien de cela : répondre aux défis de mobilité que rencontre la ville d’Amman. Aujourd’hui, l’usage individuel de la voiture prévaut, générant d’importants embouteillages, augmentant les risques d’accident et les dangers pour la santé publique avec une qualité de l’air dégradée. La faiblesse des transports publics a également des conséquences sur la mobilité des habitants, en particulier des femmes, et constitue un frein à l’employabilité et à la croissance économique.

Face à ces défis, la Municipalité du Grand Amman (GAM) et le ministère des Transports se sont mobilisés en décidant de doter Amman d’un réseau de bus à haut niveau de service (BHNS). Le « Bus rapide » ne sera pas une solution miracle parce qu’un seul moyen de transport, aussi performant soit-il, ne résout pas tous les problèmes de mobilité mais ce sera une colonne vertébrale, un signal politique et psychologique.

Dès le début, la France, au travers de l’Agence française de développement (AFD), a fait le choix d’être le partenaire de référence de ce projet et de l’accompagner en y apportant une aide financière conséquente (166 millions de dollars). L’appui financier n’est pas notre unique contribution puisque l’AFD fournit aussi un soutien intellectuel et technique aux équipes du GAM. C’est dans cet esprit qu’a été organisé le séminaire conjoint entre les villes d’Amman et de Paris en janvier dernier sur les questions d’accessibilité dans les transports en commun. Il ne s’agissait pas d’un énième évènement administratif entre professionnels du secteur mais bien, pour la première fois, d’un échange réunissant l’ensemble des acteurs des questions de transports (usagers, représentants de la mairie, entreprises privées, acteurs des transports, mouvements de la société civile) permettant ainsi de formuler des suggestions pertinentes pour la réussite de ce projet.

Le BHNS n’est pas uniquement un projet technique qui se résume à des bus, des routes et des ponts. C’est aussi un projet social. Le Bus rapide, de par sa dimension structurante, est une opportunité d’écouter ce que les gens ont à dire sur leur ville.

La France souhaite contribuer à cette nécessaire et saine discussion entre pouvoirs publics, société civile et partenaires internationaux sur la ville d’Amman de demain.

C’est ce à quoi nous nous sommes employés à diverses reprises au cours de l’année.

Nous avons ainsi organisé en janvier dernier à l’Institut français de Jordanie, situé dans le quartier Jebel Al Weibdeh, la seconde édition de la « nuit des idées » sur le thème « Dreaming Amman ». Au cours de cette soirée, nous avons invité des citoyens, des associations, des représentants du GAM à imaginer la ville de demain. Ce qui m’a frappé, au-delà des débats riches et souvent animés, c’est l’attachement profond des habitants à leur ville. Malgré les critiques ou la nostalgie d’une Amman qui ne serait plus ce qu’elle était, j’ai vu des habitants espérer que leur ville puisse devenir un modèle sur tous les grands enjeux liés au développement urbain : gestion de l’eau et des déchets, développement des espaces verts, émergence de lieux culturels, développement du tissu économique et industriel… Les participants à cette nuit de réflexion ont aussi plaidé pour une ville qui soit davantage capable d’intégrer la diversité et appelé à re(créer) une identité urbaine commune.

Notre engagement en faveur du dialogue se poursuit avec l’ouverture il y a quelques jours d’un colloque majeur organisé par l’Institut français du Proche Orient, Columbia Global Center et Studio X-Amman. Intitulé « Contemporary Amman and the Right to the City », il a réuni durant trois jours des chercheurs, des spécialistes jordaniens et du monde entier pour réfléchir aux évolutions identitaires, urbanistiques et sociales d’Amman, qui a connu une croissance urbaine impressionnante au cours des cinquante dernières années, liée aux déplacements forcés, aux mutations géopolitiques et à l’afflux d’importants capitaux dans le secteur immobilier.

Dans chacun de ces rendez-vous est apparue la volonté des habitants de ne pas être simplement des administrés ou des bénéficiaires de services mais bien des acteurs actifs de leur ville. C’est le sens même de la démocratie locale et de la décentralisation, processus dans lequel la Jordanie s’est engagée depuis un an et qui vise à associer le citoyen à la prise de décision ainsi qu’à la recherche de solutions innovantes pour développer de manière durable le territoire.

Souvent décrite comme la ville de personne ou comme une ville refuge, je crois qu’Amman peut finalement être la ville de tous. Forte de sa diversité, Amman peut non seulement devenir un modèle de développement urbain mais aussi un modèle, devenu rare dans la région, de vivre ensemble.

Pour conclure, laissez-moi emprunter ces quelques vers du poète Haidar Mahmoud, découverts au cours de recherches sur Amman, qui me semblent parfaitement illustrer les aspirations de cette ville :

Ô Amman, enorgueillis-toi de ta beauté et sois fière de la ténacité de tes hommes !
Etend tes ailes au-dessus des nuées et de tes espoirs, caresse les étoiles !

Dernière modification : 06/11/2018

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