Diplomatie économique - Entretien de Laurent Fabius avec le quotidien Les Echos

Le 13 février 2013

Q - Vous avez fait de la diplomatie économique une priorité de votre action au ministère. Quels sont vos objectifs ?

R - Une clef de voûte de notre prospérité et de notre influence, c’est l’économie. Le ministère des Affaires étrangères, présent dans le monde entier, a pour mission sur le long terme de renforcer notre influence, il s’occupe également des crises : dans ces conditions, il aurait été étonnant qu’il ne se préoccupe pas d’économie. J’ai donc assigné comme mission prioritaire à notre réseau, à nos ambassadeurs, de soutenir au maximum notre effort de redressement. Bien sûr, l’administration ne remplace pas les entreprises, mais le Quai d’Orsay doit leur être grand ouvert et les appuyer. C’est ce qu’il fait. Cette action est complémentaire de notre présence internationale politique, éducative, culturelle, scientifique.

Q - La diplomatie économique n’est pas une chose nouvelle. Quelle est votre méthode ?

R - Effectivement, cela fait longtemps que nos diplomates s’y impliquent ; désormais, c’est une priorité. Nos ambassadeurs ont reçu mandat d’inclure systématiquement dans leur plan d’action un volet économique, avec des objectifs précis. Ils créent localement à leurs côtés un conseil économique, à l’écoute des entreprises. Au Quai d’Orsay, une nouvelle direction des entreprises travaille en interface avec celles-ci, avec bien sûr les autres administrations spécialisées et avec les organisations professionnelles. Néanmoins, j’ai nommé un représentant spécial dans des pays à enjeux spécifiques, comme l’Algérie, la Chine, les Emirats arabes unis, l’Inde, le Japon, le Mexique, la Russie. Je mets à disposition des présidents de région qui le souhaitent des « ambassadeurs pour les régions » afin de faciliter la présence française à l’étranger, notamment celle des PME. Sur un autre plan, nous allons simplifier les visas pour certains publics cibles. Plus largement, nous adaptons notre réseau diplomatique à la nouvelle géographie économique du monde. Et beaucoup d’autres initiatives, qui constituent cette « diplomatie économique » indispensable.

Q - Vous voulez aussi attirer des investisseurs étrangers en France. La déclaration du ministre du Redressement productif, Arnaud Montebourg, à l’automne contre Mittal ne porte-t-elle pas atteinte à cette politique ?

R - Je ne sais si l’exemple de Mittal est le plus représentatif. Plus généralement, nous voulons encourager les investisseurs étrangers en France et nos entrepreneurs français partout.

Q - Comment redresser la barre alors que la France traverse une forte crise ?

R - C’est précisément la stratégie de François Hollande, de Jean-Marc Ayrault et du gouvernement. Attention : nous ne traversons pas seulement une crise comme certains le disent, nous vivons un véritable changement du monde. L’Europe, la France, n’occupent plus la même place qu’avant dans une compétition internationale devenue féroce, les questions environnementales transforment les enjeux de la planète, le travail et l’emploi changent de nature, les pays qui réussissent sont ceux qui investissent dans l’éducation, la recherche... Ce changement du monde, c’est à ce quinquennat-ci et à cette équipe-ci d’y faire face, en agissant pour redresser avec équité la France. Voilà le grand défi.

Q - N’avons-nous pas aussi un problème de change à régler ?

R - Il existe, même si ce n’est pas notre seul problème. L’alternative monétaire actuelle est en effet redoutable : quand la situation européenne s’améliore, l’euro devient cher, ce qui pénalise notre redressement, et il ne se modère que lorsque l’Europe traverse... une crise. Il faudrait une vraie politique de change. Elle est possible, elle est même prévue par les textes et nullement contradictoire avec l’indépendance de la Banque centrale européenne. Regardez la Réserve fédérale américaine, la Fed : elle est indépendante, mais il se trouve que le niveau du dollar évolue toujours dans l’intérêt de l’économie américaine. Nous n’en demandons pas plus. Nous voulons que les pratiques monétaires internationales soient équitables.

Q - L’Allemagne partage-t-elle ce point de vue ?

R - Grâce à la qualité et au niveau de gamme de ses produits, l’Allemagne est excellente à l’export, même avec un euro cher. Mais ses principaux clients se trouvent en Europe et leur santé conditionne la sienne sur le long terme. L’intérêt de chacun, y compris les Allemands, est donc que le reste de l’Europe se porte bien et que l’euro se situe à son bon niveau.

Dernière modification : 18/02/2013

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